La voie de la justice et de la raison


Interview de Nicolas Sarkozy – Le Figaro

Vous réunissez aujourd’hui les préfets pour faire un premier bilan des régularisations d’étrangers clandestins dont les enfants sont scolarisés en France. Combien de demandes avez-vous enregistrées ?

Les préfets ont enregistré 14 000 demandes d’adultes candidats à une régularisation. Ils ont d’ores et déjà délivré des titres de séjour à 580 personnes et les ont refusés à 700 autres.

Mais toutes les situations n’ont pas encore été étudiées : le 13 juillet dernier, 9000 convocations avaient été envoyées. Il faut laisser le temps aux fonctionnaires de recevoir les familles, et de voir si elles ont noué de réels liens avec la France. Les demandeurs auront leur réponse à la fin du mois d’août.

Vous avez dressé une liste de six critères. Les candidats doivent-ils remplir les six pour être régularisés ?

C’est une appréciation au cas par cas. Evidemment, un seul critère ne suffit pas ! Par exemple, un enfant scolarisé en France depuis 2005 mais dont un des parents vit à l’étranger avec tous ses frères et sœurs ne remplit pas les conditions nécessaires.

Quel est le rôle exact d’Arno Klarsfeld dans le processus ?

Parce qu’il avait effectué un travail remarquable sur la délinquance des mineurs, je lui ai demandé d’être médiateur national sur ce dossier, c’est à dire d’examiner avec les préfets les cas les plus complexes. Mais il n’est pas là pour repêcher ceux qui auraient essuyé un refus.

Le guichet des demandes de régularisation est ouvert jusqu’au 14 août. Attendez-vous encore beaucoup de dossiers ?

Non. Avec la publicité faite autour de ma circulaire du 13 juin par les médias et les associations, je ne pense pas que les étrangers concernés puissent encore ignorer ce dispositif ! Au total, les services du ministère estiment que nous ne devrions pas dépasser les 20 000 demandes.

Combien de régularisations seront, selon vous, accordées ?

Il est évidemment trop tôt pour donner un chiffre précis, mais si les premiers dossiers examinés sont représentatifs de l’ensemble des demandes, la proportion devrait tourner autour de 30%.

Soit entre 6000 et 7000 personnes. Nous sommes loin des 40 000 régularisations annoncées par Julien Dray…

Julien Dray a grand tort d’utiliser ce dossier à des fins politiciennes, car c’est l’héritage socialiste que nous réglons aujourd’hui. Ce n’est pas moi, en effet, qui ai créé les familles de sans-papiers! En 1997, le gouvernement de Lionel Jospin a régularisé 80 000 étrangers qui, aussitôt, ont fait venir leur famille. Le message a été entendu dans le monde entier : chacun a compris que l’on pouvait entrer clandestinement en France avec la certitude d’être un jour ou l’autre régularisé.

Comment savez-vous que les familles qui demandent aujourd’hui des papiers sont arrivées au cours de cette période ?

Les chiffres des demandes d’asile parlent d’eux-mêmes. En 1997, la France a enregistré 20 000 demandes d’asile. Ce nombre a quasiment doublé chaque année pour atteindre 82 000 fin 2002. Or chacun sait bien que les demandes d’asile ne sont pas seulement fonction de l’évolution du nombre de dictatures dans le monde : c’est souvent la formule utilisée par les réseaux d’immigration irrégulière pour contourner les conditions régulières d’entrée en France. Pendant que les dossiers d’asile étaient instruits, les familles se sont installées, les enfants ont été scolarisés… Voici la bombe à retardement que nous ont laissée les socialistes.

Le problème tient aussi à la longueur des délais d’instruction, dont le chef de l’Etat s’est plaint le 14 juillet…

Il a raison, même si beaucoup a été fait. En 2002, il fallait entre deux et trois ans pour clore une procédure qui se concluait dans 85% des cas par un rejet. En 2005, le temps moyen d’instruction d’un dossier est de 3,5 mois à l’Ofpra (Office française de protection des réfugiés et apatrides) puis de 8 mois à la Commission de recours des réfugiés (CRR), soit un peu plus d’un an. Nous pouvons sans doute encore gagner quelques mois devant la CRR, mais guère plus. Parallèlement, la réforme des règles de l’asile a permis de diminuer le flux des demandes : en 2006, leur nombre devrait se situer autour de 26 000 contre, je le rappelle, 82 000 il y a quatre ans.

Allez-vous renvoyer les familles auxquelles vous refusez le séjour ?

Bien sûr. Il y a tous les jours des départs organisés. Il n’y aura pas de « chasse aux enfants » contrairement à ce que certains ont cherché à faire croire, mais les personnes qui ne répondent pas à nos critères ont vocation à partir, soit volontairement, soit de manière contrainte.

Avez-vous vraiment les moyens de les éloigner ?

Les socialistes avaient non seulement laissé s’installer tout le monde mais ils avaient également renoncer à les faire repartir. En 2005, nous avons réalisé 20 000 éloignements contre 10 000 en 2002. Cette année, j’ai fixé un objectif de 25 000 départs.

A l’avenir, songez-vous à refuser la scolarisation des enfants de clandestins ?

En aucune façon. Outre que cette proposition de Jean-Marie Le Pen et de Philippe de Villiers est hautement discutable du point de vue de la morale, elle est contraire à toutes les conventions internationales signées par la France.

«Chasse, rafle…». Peut-on gagner la bataille de la communication quant il s’agit d’enfants ?

Il ne s’agit pas de communication. Il s’agit de bon sens et de l’intérêt national. Entre deux options également folles – on renvoie tout le monde comme le souhaite Le Pen, on garde tout le monde comme le demandent les socialistes – j’ai choisi la voie de la justice et de la raison.

Considérez-vous que le réseau RESF qui réunit des enseignants et des parents d’élèves mène contre vous une campagne politique ?

Certains de ses membres sont sincères. C’est d’ailleurs avec eux que j’ai supprimé la double peine que Madame Royal veut rétablir. Pour d’autres, c’est un filon qu’ils exploitent. Au fond, ils jugent illégitimes que la France refuse à quiconque de s’installer sur son sol. Je ne céderai pas plus à cet extrémisme de gauche qu’à l’extrémisme de droite. Pendant des années ces belles âmes ont empêché la France de débattre des questions d’immigration. Résultat : une extrême droite à un niveau inégalé en Europe, à part l’Autriche. Beau travail !

En attendant, la droite de la droite va vous reprocher de régulariser trop d’étrangers, et la gauche de ne pas en régulariser assez…

Quand je vois la situation politique de Philippe de Villiers, je me dis que ses attaques ne rencontrent guère d’écho dans notre électorat. Quant aux socialistes, ils ne manquent pas d’air de m’accuser d’appliquer une loi qu’ils ont eux-mêmes votée! Car dans les deux textes que j’ai fait adopter en 2003 et 2006, il n’y a pas un article concernant ces affaires d’éloignement des familles. Quand MM. Lang et Delanoë dénoncent un «crime contre les enfants», ils dénoncent une loi dont ils n’ont jamais demandé l’abrogation. Les Français ne sont pas dupes de ces hypocrisies: je pense au contraire que les bons sondages dont on me crédite ces jours-ci sont les fruits de la politique que j’ai conduite sur l’immigration. Ils montrent que la position d’équilibre que j’ai prise, et qui a été soutenue par le président de la République comme par le premier ministre, a été comprise. En validant la nouvelle loi sur l’immigration choisie, le Conseil constitutionnel a signifié que cette idée s’inscrivait parfaitement dans notre tradition républicaine. Plus que jamais, je suis déterminé à l’inscrire au cœur du projet que je veux porter devant les Français.

Dans votre livre «Témoignage», vous promettez un projet «argumenté, précis et chiffré» pour la présidentielle. Comment s’articulera-t-il avec la plate-forme de l’UMP pour les législatives ?

L’UMP fera le choix de son candidat et du projet qu’il portera en janvier 2007. Auparavant, nous aurons adopté notre plateforme législative, qui sera différente du projet présidentiel. La plate-forme devra être forte, mais elle sera le fruit d’un compromis entre les différents éléments de la famille. Pour gagner les législatives, il faut 35% des voix. Pour la présidentielle, un peu plus de 50% : le candidat à la présidentielle doit donc aller plus loin que l’UMP. Il peut mettre des éléments qui lui sont plus personnels dans son projet.

Par exemple ?

La discrimination positive à la française ne sera pas dans le projet législatif de l’UMP, mais le candidat peut la défendre. J’en parlerai le moment venu… si je suis candidat.

Votre discours d’Agen sur l’euro a ému certains de vos amis, notamment Edouard Balladur. Est-ce un avant-goût de votre programme présidentiel ?

Il en faudrait plus pour émouvoir Edouard Balladur ! A Agen, j’ai simplement voulu rappeler que les Français avaient voté non à 55% au référendum sur la constitution européenne. J’ai voté la création de l’euro parce que je crois qu’il faut doter l’Europe d’une grande monnaie. Mais je souhaite que l’euro soit mis au service de la croissance. Nous sommes le seul pays du monde où la monnaie est un sujet tabou. Les Américains ont-ils honte de parler du dollar ? Demandez donc à M. Greenspan comment il a fait du dollar un élément de la puissance économique américaine! S’interroger sur une stratégie monétaire toute entière focalisée sur la lutte contre une inflation qui n’existe pas est une question de bon sens. On a fait la monnaie unique pour avoir plus de croissance que les autres et au final, on en a moins que les Anglais et les Danois, qui ne sont pas dans l’Euroland ! Si on a créé l’euro, c’est pour s’en servir. Ce qui est extraordinaire, ce n’est pas que je me pose la question, c’est que je sois le seul !

A Agen, vous avez peu parlé du déficit. Est-ce pour vous un sujet secondaire ?

Excusez-moi, mais je suis le seul homme politique à dire par exemple qu’il ne faut pas remplacer un fonctionnaire sur deux, ou à prôner une franchise sur l’assurance maladie… Non seulement j’en parle, mais je fais des propositions, donc je n’ai pas de leçons à recevoir ! Surtout pas des socialistes, qui veulent continuer dans la voie de la réduction du temps de travail, alors que moi, je recherche l’augmentation du pouvoir d’achat. Mais rassurez-vous : je l’ai montré quand j’étais Ministre de l’Economie et des Finances, je suis décidé à maitriser les dépenses publiques et à réduire les déficits.

Mais les libéraux aussi s’interrogent…

Je note et j’apprécie qu’après m’avoir fait un procès en ultra-libéralisme, on m’accuse d’être un libéral a minima. En vérité, je suis un pragmatique. Peu m’importent les querelles théologiques. Quand je vois certains grands patrons se verser quarante siècles de RMI, je dis que c’est trop, non parce que je ne suis pas libéral, mais parce que je ne veux pas que la droite fasse cadeau à la gauche de ses incohérences. Je n’appartiens à aucun secte, à aucun clan, aucune idéologie. Si je dois préparer l’avenir, il faut que je le fasse dans un esprit de rassemblement. J’ai été accusé d’interventionnisme lorsque j’ai décidé que l’Etat monterait à 20% dans Alstom, ou encore quand je me suis opposé au rachat d’Aventis par Novartis. Résultat : l’Etat a revendu 2 milliards ses 20% d’actions Alsthom, et Sanofi-Aventis est aujourd’hui le troisième groupe pharmaceutique du monde. C’est cela le libéralisme encadré.

Votre démarche s’inspirerait-t-elle de la campagne qu’a menée Jacques Chirac en 95, quand il s’appuyait sur Madelin d’un côté et sur Séguin de l’autre ?

Je suis sensible à la comparaison avec un candidat qui a gagné, mais pour le reste, comme j’ai eu l’occasion de le dire, lui c’est lui et moi, c’est moi. Je ne pense pas que ma campagne copie celle de Jacques Chirac quand je propose l’ouverture des commerces le dimanche, l’exonération des charges sociales sur les heures supplémentaires, la suppression des 35h ou encore la mise en place du contrat de travail unique. Les peines-planchers pour les multirécidivistes ou la suppression de l’excuse de minorité pour les mineurs récidivistes, ça ne fait pas non plus vraiment «fracture sociale».

Donc, même si vos relations se sont améliorées, vous n’êtes pas devenu chiraquien ?

L’apaisement ne veut pas dire l’identification.