Pour une immigration concertée et régulée avec les pays d’origine


De retour d’un déplacement au Mali, au Bénin et au Maroc, Nicolas Sarkozy explique dans un entretien au Journal du Dimanche les nouvelles relations que la France entend tisser avec le continent africain.

Que vous inspire ce qui se passe actuellement aux Canaries ?

Aux portes de l’Europe, des milliers de jeunes Africains viennent échouer aux Canaries. Ce sont des drames épouvantables. Notre continent n’est pas l’eldorado que des passeurs sans scrupule leur font miroiter ! L’avenir de cette jeunesse, nous devons l’organiser avec les pays africains, pour ne pas avoir à subir les drames de l’immigration clandestine, qui est une voie sans issue.

Vous êtes parti en Afrique faire de la « pédagogie » autour de votre loi sur l’immigration. L’accueil a été hostile, au Mali particulièrement.

Ne confondez pas une petite minorité manipulée et un peuple qui espère dans le développement et comprend bien que l’immigration ne peut être sans limite. Je crois qu’il faut parler franchement à ses amis, sans craindre d’aborder les vraies questions. Je suis allé en Afrique pour dialoguer sans tabou avec les responsables maliens et béninois. Je leur ai dit ma conviction : l’immigration doit être concertée, régulée par les pays d’accueil et par les pays d’origine. Car je récuse deux idées fausses, l’immigration zéro d’un côté, l’immigration sans limite de l’autre. L’immigration doit être choisie par la France et par les pays d’émigration. Elle doit être organisée pour servir au développement des pays d’origine.

L’immigration « choisie », n’est-ce pas une façon de piller les ressources humaines de l’Afrique ?

Rien n’est plus faux ! Je propose d’organiser une vraie circulation des compétences. Mieux qu’aujourd’hui, nous devons accueillir des étudiants africains, faire émerger de nouvelles élites et leur permettre d’acquérir une première expérience professionnelle en France, dont ils feront bénéficier leur pays d’origine, grâce aux mécanismes que nous allons mettre en place pour leur faciliter la création d’une activité quand ils y retourneront. La mobilité des jeunes talents, c’est exactement le contraire du « pillage des cerveaux ».

Une véritable politique de l’immigration peut-elle être efficace si elle n’est pas relayée par les autres pays européens ?

Le continent africain représente 65% des flux migratoires vers la France. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés, en enregistrant les chiffres sans chercher à les maîtriser ! Encadrer le regroupement familial, supprimer les régularisations automatiques, mieux accueillir les étudiants et les actifs, proposer une aide au retour volontaire, financer des projets de codéveloppement : ce sont des mesures nécessaires. Et parce qu’ils sont confrontés aux mêmes problèmes, nos principaux partenaires européens font les mêmes choix que nous !

À Cotonou, vous avez prôné une relation avec l’Afrique « nouvelle, décomplexée, débarrassée des scories du passé ». La « Françafrique », c’est fini ?

L’Afrique doit rester au centre des priorités de notre politique étrangère et d’aide au développement. Je ne dis pas seulement cela en raison des liens historiques, linguistiques et affectifs qui nous unissent à ce continent. C’est aussi l’intérêt bien compris de la France et de l’Europe, qui doivent être attentives à ce que l’Afrique se développe économiquement et se stabilise politiquement. De nouvelles générations arrivent aux responsabilités, qui n’ont pas connu l’époque à laquelle vous faites allusion. La mondialisation rebat les cartes, exposant l’Afrique à de nouveaux dangers mais lui offrant aussi des opportunités. Je souhaite avec nos partenaires africains une relation privilégiée et équilibrée. Une relation fondée sur la transparence, le respect de l’autre et l’esprit de responsabilité. Oui, je veux que nous chassions les vieux démons du paternalisme, du clientélisme et de la complaisance. Comme je veux en finir avec les réseaux occultes et les émissaires de l’ombre. Ce sont des pratiques qui ont fait du tort à notre pays et à nos amis africains.

Rupture encore, quand vous ne citez pas une seule fois le nom de Jacques Chirac ?

Permettez-moi de rectifier. Lors de ce voyage, et à plusieurs reprises, j’ai rendu hommage à l’action déterminante du Président de la République en faveur de l’aide au développement. Sous son impulsion, les sommes mobilisées par la France dans ce domaine ont augmenté de 75% par rapport à 2001, année où sous le gouvernement Jospin, notre effort financier avait atteint son point le plus bas. Cette obligation de moyens doit s’accompagner d’une obligation de résultat. La question n’est pas seulement : « combien? » Mais aussi « comment et pour quels résultats » ?.

Pourquoi cette escale au Maroc, hier, non prévue à votre programme ?

Un nouveau ministre de l’intérieur, Benmoussa, vient d’être nommé. Il m’a rendu visite le 14 avril. Apprenant mon déplacement en Afrique, il m’a proposé de m’arrêter pour commencer sans attendre le travail d’étroite coopération que nous nous sommes promis. Nous avons beaucoup à en attendre, que ce soit dans la lutte contre le terrorisme et le trafic de stupéfiants ou dans la lutte contre l’immigration irrégulière.