Interview de Nicolas Sarkozy – Président de l’UMP – Télégramme de Brest le 21 mai 2005 – Propos recueillis par Hubert Coudurier et Philippe Reinhard
Les derniers sondages montrent une chute du oui (de l’ordre de 9%) au sein de l’électorat UMP. Cela vous inquiète-t-il ?
9 % sur un potentiel de 80 %, cela laisse 71 à 72 % d’électeurs UMP qui s’apprêtent à voter oui au traité constitutionnel. En 1992, seulement 25 % des sympathisants et des électeurs RPR avaient approuvé le traité de Maastricht alors que le président de ce parti appelait à voter oui. Comme président de l’UMP, je me contenterai d’un oui compris entre 70 et 80 %. J’observe naturellement que le climat politique pèse sur les intentions de vote. Ce n’est pas une raison pour ne pas tout mettre en œuvre pour faire gagner le oui à l’Europe. Mais le problème est qu’on n’a pas parlé de l’Europe au peuple depuis trop longtemps.
Les mêmes sondages montrent que les électeurs de 18 à 64 ans sont majoritairement en faveur du non. Seuls les personnes de plus de 65 ans s’apprêteraient à voter oui. Comment faire pour que les actifs rejoignent le camp du oui ?
Le problème est que les actifs de ce pays sont inquiets et se demandent s’ils vont garder leur activité. Le taux de chômage que nous connaissons est beaucoup trop élevé, très supérieur à celui de beaucoup de nos partenaires. Il inquiète. Cela s’explique par le fait que nous avons mené des politiques contraires à celles des autres Etats-membres. On ne peut pas vouloir être européen et mettre en place les 35 heures, si les autres ne les font pas. Je dis oui à l’Europe et à la Constitution pour que la France adopte un modèle social capable de fournir un emploi à tout le monde. Notre modèle actuel ne protège pas l’emploi. Il protège les statuts. Il y a bien entendu des choses qu’il faut conserver dans le modèle social français, comme la garantie de l’accès aux services publics, la garantie d’être remboursé des dépenses de santé ou l’indemnisation du chômage. Mais, je l’affirme, ce n’est pas un acquis social que d’être au RMI. Avec le RMI, on survit ; on ne vit pas. Le véritable acquis social c’est le droit donné à chacun de faire vivre sa famille du fruit de son travail. J’ajoute que lorsqu’on a un minimum social apporté par la solidarité nationale, on doit en échange exercer une activité au profit de la collectivité.
Tony Blair serait-il votre modèle ?
Si être blairiste c’est tout vouloir le plein emploi pour son pays, alors je n’ai pas de problème avec ce qualificatif.
Le ras-le-bol qu’on observe dans un grand nombre de catégories sociales aurait-il été aussi puissant si on avait tenu compte des avertissements du printemps 2004 ?
Je réserve mes analyses politiques pour après le scrutin. Ne tirons pas des plans sur la comète sur ce que diront les Français. Mais si la question est de savoir si on a pleinement répondu aux interrogations d’avril 2002 et d’avril 2004 ? Je crains hélas que ce soit non.
Les partisans du non font de l’Europe le bouc émissaire de nos difficultés. Les partis de gouvernement, qui votent oui, se sont tous défaussés sur Bruxelles de leurs problèmes. N’ont-ils pas une part de responsabilité dans le rejet de l’Europe ?
Bruxelles ne peut être tenu pour le responsable de nos propres faiblesses. La question qui sera posée de plus en plus est celle-ci : la France peut-elle s’exonérer des efforts, du travail, des remises en cause, des réformes que nos voisins et amis en Europe ont mis en œuvre avant nous. Ma réponse est non. L’Europe implique un changement de même nature dans tous les pays de l’Union au même moment. Et, pour ce qui nous concerne, ce changement reste à construire. Il y va de notre prospérité, de l’avenir de nos enfants et de celui de ce qui est impérativement à préserver dans notre modèle social.
Votre discours à connotation libérale ne fait-il pas fuir des électeurs de gauche qui auraient pu voter oui ?
Non. D’abord, je ne sais pas ce que c’est qu’un discours libéral. Je ne sais pas qui sont ceux qui ne seraient pas des libéraux. Si être libéral, c’est être pour le pluralisme, c’est être pour la liberté de choix, connaissez-vous des gens qui proposent un produit unique, au prix unique, dans un magasin unique ? La concurrence est inscrite dans le traité de Rome. Aucun gouvernement de droite ou de gauche ne l’a remise en cause. Pour moi, il n’y a pas un oui de droite et un oui de gauche. C’est justement l’atout des partisans du oui de s’être mis d’accord sur le même texte. Un oui proposé par un homme de droite ou un oui prononcé par un homme de gauche, cela aboutira au même texte de la constitution européenne.
La montée du non ne s’explique-t-elle pas par un déficit de pédagogie ?
Il y a certainement un déficit de pédagogie. De surcroît, toute consultation ne peut s’extraire du contexte politique du moment.
En quoi le oui est-il une meilleure garantie contre l’entrée de la Turquie dans l’Union ?
C’est tout simple. Le oui renforce l’intégration européenne. La Turquie, si elle devait entrer en Europe, devrait donc faire des efforts d’intégration non seulement économiques mais aussi politiques. La marche à franchir serait ainsi beaucoup plus haute. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle, moi qui suis hostile à l’entrée de la Turquie, je vote pour la constitution qui, dans son article 57, prévoit pour la première fois un statut particulier pour les pays associés à l’Europe. C’est le statut qui doit être celui de la Turquie.
Quelles conséquences faudrait-il tirer si le non devait l’emporter le 29 mai?
Cette question s’adresse au Président de la République…
Vous sentez-vous plus libre et plus efficace depuis que vous avez quitté le gouvernement ?
J’étais très heureux au gouvernement. Je le suis à la tête de l’UMP. C’est sans doute une caractéristique de mon tempérament. Je ne fais pas les choses à moitié. Quand j’exerce une responsabilité, je l’exerce pleinement sans me poser la question de ce qu’aurait été ma vie si je ne l’avais pas choisie ainsi.
Votre présence, à Brive, aux côtés de Bernadette Chirac est-elle le signe d’une décrispation de vos relations avec l’Elysée ?
Je pense que la présence de Bernadette Chirac était l’expression d’une volonté personnelle de sa part de manifester son amitié à mon endroit et ce que j’ai dit au cours de cette réunion était, je vous prie de le croire, également sincère. Elle fait partie de ses personnes qui ne jettent pas de l’huile sur le feu et qui essaient de rapprocher les points de vue.