Intervention de M. Nicolas Sarkozy, ministre d’État, ministre de l’Économie, des finances et de l’industrie
Intervention sur l’Europe, au cours d’une réunion politique – Aubervilliers – dimanche 9 mai 2004
Mes chers amis,
L’Europe inquiète alors qu’elle a été imaginée pour rassurer. L’Europe désoriente alors qu’elle a été bâtie pour fixer un cap. L’Europe semble lointaine alors qu’en vérité elle est omniprésente dans notre quotidien. Pire encore pour certains de nos compatriotes elle parait comme une menace alors que tout le projet Européen porté par les visionnaires bâtisseurs était organisé autour de l’idée juste que c’est l’union qui fait la force.
Comment en est-on arrivé là ?
C’est une question que nous devons nous poser car les Français se la posent. Je suis Européen. Je crois dans la modernité de l’idée Européenne. Je crois surtout qu’il n’y a pas d’autres stratégies pour la France. Notre pays est puissant parce qu’il joue un rôle de premier plan à la tête de la Communauté Européenne. Isolée de son environnement géographique, coupée de son histoire et de ses références culturelles la France ne pourrait prétendre ni au même rayonnement ni au même leadership. L’Europe est notre avenir. Ne pas le comprendre c’est commettre une erreur historique !
Il convient cependant que nous soyons lucides. L’Europe que nous avons construite est une incontestable réussite mais elle présente des failles qui à force de n’être ni évoquées ni résolues sont devenues plus que préoccupantes.
Dire cela ce n’est en aucun cas être réservé sur l’Europe puisqu’au contraire c’est vouloir la faire progresser.
La naïveté, l’absence de volonté, le déficit de lucidité, le poids des habitudes, et l’expression d’une pensée unique qui voit dans chaque critique une remise en cause du projet Européen ont achevé d’éloigner les citoyens d’un débat où il est de plus en plus difficile d’y voir clair c’est-à-dire d’y comprendre quelque chose. Et innombrable sont ceux qui nous disent : donnez davantage de sens à ce qui vous êtes en train de construire.
Il convient donc que nous engagions cette campagne Européenne en bannissant le préchi-précha alambiqué habituel, en allant jusqu’au bout de notre logique et en affichant des choix novateurs et courageux.
Si l’Europe reste l’affaire des responsables politiques et économiques sans devenir celle des peuples elle sera vouée à l’échec à plus ou moins brève échéance. L’Europe doit être au service des peuples. Bien sûr on ne peut l’imaginer contre. Mais on ne peut pas davantage l’imaginer sans ! L’Europe c’est le partage d’une souveraineté. La souveraineté c’est le peuple. A chaque grande étape de l’intégration Européenne il faut donc solliciter l’avis du peuple. Si nous croyons au projet Européen comme j’y crois, nous ne devons pas craindre la confrontation populaire. Si nous n’expliquons pas, si nous ne convainquons pas, alors comment s’étonner du fossé qui risque de s’amplifier chaque jour entre la communauté Européenne et la communauté Nationale ? Je le dis comme je le pense. Je ne vois pas comment il serait possible de dire aux Français que la Constitution Européenne est un acte majeur et d’en tirer la conséquence qu’elle doit être adoptée entre parlementaires sans que l’on prenne la peine de solliciter directement l’avis des Français.
J’appartiens à la famille Gaulliste qui a toujours considéré le référendum populaire comme l’une des expressions les plus abouties de la Démocratie. Je souhaite que nous en tirions toutes les conséquences, même si je n’en ignore aucun des risques. Comment imaginer que les Anglais le fassent et que nous, nous nous en abstenions ? Je crains dans le cas contraire une réaction d’incompréhension sévère des Français.
Je n’ignore nullement que cette décision est celle du Président de la République. Et je serai solidaire de sa décision quelle qu’elle soit. Mais il n’est pas interdit, il est même à mes yeux recommandé à la formation politique qui le soutient d’avoir des idées et parfois même des convictions.
Dans le même temps je souhaite que nous mettions de côté des frilosités qui ont beaucoup fait pour rendre illisible notre projet Européen.
Ainsi j’ai soutenu la mise en place du marché unique, j’ai applaudi à la création d’une monnaie unique. J’ai même compris la nécessité d’une banque centrale Européenne indépendante. Mais il faut aller plus loin et tirer toutes les conséquences de notre intégration économique Européenne, en proposant la mise en place d’un véritable gouvernement économique Européen. La vérité, c’est qu’il n’y a pas de politique économique offensive et coordonnée en Europe. Le pacte de stabilité, le critère des 3% ne constituent pas en soi les fondements d’une stratégie économique. Ce sont des critères de bonne gestion, utiles mais profondément insuffisants, pour faire de l’Europe une authentique puissance économique et industrielle.
Il faut donc que dès la présentation du prochain budget 2005 les principales économies d’Europe inscrivent dans leurs lois de finances des mesures identiques qui feront converger leurs fiscalités et qui montreront une même ambition, par exemple en matière de recherche et de développement. Annonçons les mêmes hypothèses de croissances, les mêmes initiatives budgétaires, les mêmes décisions industrielles et ainsi nous afficherons le visage d’une Europe qui agit par opposition à une Europe qui subit. Et celle-ci nous n’en voulons plus !
Je souhaite que nous mettions de la franchise dans notre projet Européen. Je me suis profondément réjoui de l’arrivée des 10 nouveaux membres dans la Famille Européenne. L’Europe est enfin réunie. Yalta est enfin derrière nous. L’imposture communiste est enfin levée. Les Européens de l’Est sont désormais non seulement libérés de la dictature mais égaux en droit avec leurs frères de l’Ouest. Ce n’est pas rien et c’est même déjà beaucoup. Mais il faut rappeler qu’il n’y a pas d’Europe sans respect d’un minimum de règles.
Nous ne pourrons longtemps accepter des pratiques de dumping fiscal ou social à l’intérieur même de l’Europe. Baisser les impôts dans les nouveaux pays c’est bien. Quasiment les supprimer c’est même possible mais dans ce cas il ne faudra pas venir demander aux autres, c’est-à-dire à nous, de financer des fonds structurels que nous-mêmes nous ne pourrons plus utiliser pour nos régions qui en auraient pourtant tant besoin ! Il y a une logique Européenne. Elle doit être respectée par chacun. Dans le cas contraire nous perdrons des emplois, nous verrons des financements disparaître, et nos contributions nettes à l’Europe augmenteront. L’Europe doit fixer des règles loyales pour tous !
De la même manière chacun sait que j’approuve la libéralisation des marchés. La concurrence est un facteur de progrès économique et social. Mais il convient d’en finir avec la naïveté et l’angélisme. La libéralisation n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen pour bâtir des champions industriels nationaux et Européens. Quand on aura vu disparaître toute notre industrie est ce que l’on aura amélioré les conditions de la concurrence ? Ma réponse est non.
J’affirme donc que ce n’est pas un droit pour un gouvernement d’agir en matière industrielle c’est un devoir ! Il n’y a pas de fatalité à la désindustrialisation. Il n’y a pas de fatalité aux délocalisations. Pas un centime de subvention ne doit aller à une entreprise sans engagement par elle de ne pas délocaliser pour des raisons de dumping fiscal ou social.
Les responsables d’administrations ou de collectivités territoriales doivent avoir le droit de demander à leurs fournisseurs où sont fabriqués leurs produits et doivent donner priorité à ceux qui sont fabriqués en Europe. Les Etats-Unis se disent libéraux et dans le même temps ils multiplient les mesures protectionnistes. Nous, nous refusons de nous dire libéraux et dans le même temps nous craignons de prendre des mesures en faveur de nos industries. C’est justement tout le contraire qu’il convient de mettre en œuvre.
La liberté nécessaire dans notre économie ne doit pas faire obstacle à des mesures volontaristes et indispensables pour conforter nos grands groupes industriels : Alstom, EDF, GDF, Sanofi-Aventis.
Si nous ne prenons pas l’initiative de mesures fiscales audacieuses, il n’y aura plus de centre de recherche en Europe. Et sans recherche, il n’y a pas d’avenir économique ou industriel.
Il faut multiplier les pôles de compétitivité où des PME puissent se rassembler pour se développer et créer de l’emploi. Oui de l’emploi. Car l’Europe de l’emploi doit être notre ambition, notre credo, notre objectif ultime. Tout doit être mis au service de cette cause sacrée.
Sans emploi on perd sa dignité. Sans emploi on ne se voit pas reconnaître le droit de vivre debout.
La cohésion sociale c’est le droit à un emploi pour chacun. Pour que justement chacun puisse faire vivre sa famille du fruit de son travail. La cohésion sociale ce n’est pas plus d’allocation, plus d’assistance, plus d’égalitarisme, plus de nivellement. La cohésion sociale, c’est plus d’emplois, plus de travail, plus de revenus, plus de pouvoir d’achat.
Davantage de richesses, davantage d’entreprises, davantage de promotion sociale.
C’est bien en cela que la question des 35H00 mérite d’être posée. Pas par idéologie. Pas par esprit de système, mais parce que qui ne voit qu’il y a une contradiction entre notre engagement dans l’économie Européenne et le fait que les socialistes aient imposé aux Français seuls, des règles qui les empêchent de travailler plus.
Aucun autre pays en Europe ne connaît cette situation. C’est pour cela que nous avons moins d’emplois que les autres. Il faut donc laisser aux 35H00 ceux qui veulent y demeurer et qui les considèrent comme un acquis social et donner aux autres la liberté de gagner davantage si tel est leur besoin ou leur envie.
La question du pouvoir d’achat des salariés est centrale. Il faut permettre aux Français de gagner davantage pour soutenir notre économie. Nos salaires sont trop bas et notre chômage est trop haut. Et dans les Administrations où l’on réduira les effectifs, il faudra faire profiter les employés des gains de productivité ainsi obtenus. Il n’est pas normal que lorsqu’il y a un effort à faire tout le monde soit concerné alors que lorsqu’il y a un bénéfice à partager, seuls quelques uns se trouvent concernés. La justice c’est que tous profitent de fait du travail de chacun.
Enfin s’agissant de la question des élargissements à venir pour l’Europe, une fois que la Roumanie et la Bulgarie nous auront rejoint, je crois que l’Europe aurait alors un grand intérêt à penser davantage à son organisation et à son mode de fonctionnement qu’à toute nouvelle adhésion. Qui trop étreint mal embrasse dit le dicton populaire. C’est exactement ce qui va finir par se passer si on continue ainsi. Quant à la Turquie, grande nation s’il en est, qui chemine courageusement sur le chemin de la Démocratie, elle doit être confortée, soutenue, aidée au besoin par des accords privilégiés avec l’Europe. Il ne s’agit nullement de la rejeter. Mais dans le même temps, il faut savoir ce que nous voulons. Notre projet c’est de rassembler l’Europe pour construire un projet européen. Or, la Turquie n’est Européenne ni par sa géographie, ni par sa culture, ni par son histoire. Elle n’a donc pas sa place en Europe.
D’ailleurs, si nous intégrions la Turquie, quels arguments aurions-nous pour refuser l’Algérie qui fut département Français il y a 50 ans ? Sans parler de la Tunisie et du Maroc. Vouloir intégrer la Turquie peut avoir du sens mais pas dans le cadre d’un projet Européen. Si nous voulons changer le cadre, il faudra aussi le dire aux Français.
J’aimerais d’ailleurs que nous autres les Français n’oublions pas que nous sommes une puissance Méditerranéenne. L’amitié avec l’Allemagne est fondatrice, et cette relation doit être préservée et confortée. Mais dans le même temps nous devons redécouvrir l’Espagne qui est la grande réussite économique de l’Europe des 20 dernières années, et même le Royaume Uni dont le dynamisme doit être un moteur pour nos vieux pays. L’Europe à 25 nous obligera à repenser ce que doit être le noyau central et fédérateur. Je ne peux m’empêcher de penser que les 5 plus grands pays devront apprendre à travailler ensemble pour entraîner, montrer le chemin et imaginer l’avenir. Ils ont les mêmes potentialités et les mêmes problèmes. S’ils ne s’entendent pas de façon privilégiée, l’Europe aura bien du mal à donner du sens à sa démarche.
Mes chers amis,
En ce domaine comme en tant d’autres, les Français nous demandent de parler vrai, de parler fort, de parler juste. C’est ce qu’a su faire le Président de la République s’agissant de la question Irakienne.
C’est avec la même audace qu’il nous faut définir notre politique Européenne pour les 20 années qui viennent. La France est grande lorsqu’elle montre le chemin. Si elle ne le fait pas nous aurons en Europe au mieux un grand marché économique, au pire une grande confusion.
Bâtir l’Europe de l’emploi, c’est accepter de prendre des risques, de modifier nos habitudes, d’ébranler nos certitudes. C’est comprendre que l’avenir appartient toujours à celui qui l’imagine et jamais à celui qui le redoute.
C’est cet avenir qu’il nous revient d’imaginer.