Interview de Nicolas Sarkozy sur RTL – lundi 3 octobre 2005
J.-M. Aphatie : Depuis ce matin, 7 heures, nous apprenons qu’une nouvelle opération policière est en cours. Elle concerne les milieux islamistes. Y a-t-il un lien entre ce qui s’est passé ce matin et l’arrestation de quelques terroristes, la semaine dernière, à Trappes ?
Oui.
J.-M. Aphatie : C’est-à-dire que c’est le même réseau, c’est la poursuite de la même enquête qui vous amène ce matin à faire cette opération dans le Loiret ?
Plus exactement, c’est la poursuite de la même enquête. Est-ce le même réseau ? Il est trop tôt pour le dire. Comme vous le savez, en matière de terrorisme, les délais de garde à vue sont de quatre jours, en tout cas pour l’instant. On verra d’ailleurs s’il y a lieu de les élargir ces délais de garde à vue. Mais c’est dans le cadre de la même enquête, ce sont des enquêtes au long cours, puisque depuis des mois, voire des années en l’occurrence, un certain nombre d’individus sont surveillés et, au moment où les services spécialisés l’estiment nécessaire, des interpellations ont lieu.
J.-M. Aphatie : Confirmez-vous que les personnes arrêtées la semaine dernière étaient sur le point de commettre un attentat, ou en tout cas avaient des projets assez avancés en la matière ?
« Sur le point », non, mais qu’ils avaient des mauvaises intentions, oui. Ces faits sont d’ailleurs confirmés par le travail des juges antiterroristes, qui ont estimé nécessaire d’en mettre quatre sous écrou, ce qui n’est pas rien. Je voudrais d’ailleurs dire combien le travail qui est fait, à la fois par les services spécialisés de la police et par les juges spécialisés du pôle antiterroriste, se fait en totale concertation. Je voudrais leur rendre hommage parce que c’est un travail, pour l’instant, extrêmement efficace.
J.-M. Aphatie : Beaucoup de personnes sont-elles concernées ce matin par ce coup de filet ?
Beaucoup de personnes, non, mais celles qui sont concernées, ont sans doute des choses à dire.
A. Duhamel : Il y a un autre lieu où il y a, en ce moment, une recrudescence de menaces et de violence, c’est la Corse, avec notamment ce tir de roquette contre la préfecture, qui aurait pu être dramatique. Qu’est-ce que vous pouvez faire pour essayer d’endiguer l’éternelle rechute de la violence en Corse ?
Il n’y a pas eu que cette histoire de roquette. C’est, depuis 1995, la quatorzième fois, si mes comptes sont exacts, qu’il y a ce type d’attaque avec ce qu’on appelle « une charge creuse », c’est-à-dire que la roquette transperce mais n’explose pas. Mais il y aussi la scandaleuse agression, inadmissible, contre ce jeune policier, roué de coups ! Ce sont des attitudes de sauvages. Les gens qui font cela n’ont plus aucun respect humain. On se cagoule, on est vingt-trente, et on s’acharne sur un policier !
A. Duhamel : Alors qu’est-ce qu’on peut faire ?
C’est d’autant plus choquant que le policier en cause – que j’ai eu au téléphone dimanche matin – son père est d’origine corse, il a essayé de s’expliquer, il a dû se jeter à la mer pour échapper à la meute. Alors, les phénomènes de foule sont toujours préoccupants, mais en l’occurrence, je le dis comme je le pense, ce qui s’est passé, ce sont des actes – j’emploie le mot à dessein – barbares ! On ne s’acharne pas sur un homme sans défense comme cela, surtout lorsque l’on se prétend dignes et fiers. Je pense que les individus qui ont fait cela n’ont rien à voir avec la Corse. Je ne connais qu’une seule chose : c’est la fermeté en la matière. Alors, qu’est-ce qu’on a fait ? Lorsque le bateau a été détourné, on a envoyé le GIGN, et sans une goutte de sang, les fauteurs ont été arrêtés et le bateau rendu à Toulon ; on a débloqué les ports sans violence. Je veux rendre hommage aux policiers, lors de la manifestation de samedi, parce qu’ils ont agi avec beaucoup de sangfroid pour que les conditions de cette manifestation puissent se dérouler – mise à part cette agression scandaleuse – dans de bonnes conditions. Aujourd’hui, les ports sont débloqués, les passagers et les touristes peuvent repartir, mais je ferai preuve de la plus extrême fermeté en la matière. La Corse doit redevenir, de ce point de vue, une région comme les autres. Et je le dis d’autant mieux que c’est moi, quand même, qui ai conduit l’opération qui avait permis l’arrestation de Colonna. Que, par ailleurs, monsieur Pieri, dont chacun savait le rôle qu’il jouait en Corse dans la clandestinité, est aujourd’hui sous les verrous. Je continuerai ce travail sur tous les plans.
A. Duhamel : Mais A. Mosconi, le leader du Syndicat des travailleurs corses, celui qui avait organisé le détournement du navire, a été remis en liberté. Est-ce que, pour celui qui est responsable du maintien de l’ordre, ce n’est pas un symbole un peu dérangeant ?
Oui, mais qui a décidé cela ?
J.-M. Aphatie : La justice.
C’est un magistrat.
A.Duhamel : Le juge des libertés, oui.
Si je devais critiquer la décision d’un magistrat, je ne doute pas que monsieur Aphatie, pendant plusieurs jours, mettrait en cause cette déclaration.
J.-M. Aphatie : L’éditorialiste, c’est Alain, ce n’est pas moi…
Mais justement. Je tiens à avoir de bonnes relations avec RTL. Je ne veux pas céder à la tentation de faire plaisir à l’éditorialiste pour avoir ensuite à régler des problèmes avec l’interviewer.
J.-M. Aphatie : On disait le courant nationaliste moribond ; on a l’impression que cette affaire de la SNCM lui redonne un peu de vigueur. Cela vous inquiète-t-il ?
Oui. La vérité, c’est qu’on essaye de prendre cette compagnie maritime en otage pour qu’un certain nombre d’autonomistes, qui ont perdu toute crédibilité sur l’île.
J.-M. Aphatie : Mais ils la retrouvent là !
Ils ne la retrouvent absolument pas, parce que qu’est-ce qu’ils font ? Ils font perdre des parts de marché à la compagnie qu’ils prétendent sauver, ils bloquent un système qui exaspère les touristes, dont la Corse a un absolu besoin. Et au résultat, une fois encore, ces autonomistes, ou ces indépendantistes, travaillent contre la Corse qu’ils prétendent défendre.
J.-M. Aphatie : Mais ils étaient soutenus samedi, il y avait du monde dans la manifestation à Bastia. Ils ont quand même retrouvé une audience avec cette affaire !
Je voudrais rappeler qu’il y a eu, au plus gros, 2.400 personnes à la manifestation, et je rappelle qu’en Corse il y a 250.000 habitants.
A. Duhamel : La SNCM, justement, est un dossier que vous connaissez bien : est-ce qu’en dehors de l’hypothèse du dépôt de bilan ou bien du plan Villepin – enfin, du dernier plan de Villepin – est-ce qu’il y a une autre possibilité ? Est-ce que vous, vous avez des idées différentes ?
Il faut prendre juste un petit peu de temps. Cette compagnie perd, grosso modo, 30 millions d’euros par an. La question qu’on pose : est-ce que le contribuable français doit payer le déficit de cette compagnie, alors même qu’il est d’autres compagnies, qui font exactement le même travail, mais elles – la concurrence – en gagnant de l’argent ? Donc, au nom de quoi doit-on solliciter le contribuable français pour compenser le déficit d’une compagnie dont d’autres font exactement le même travail, et apparemment dans les meilleures conditions ? C’est la première remarque. Donc, je soutiens l’idée qu’il fallait que l’Etat se désengage. Entre 2003 et 2005, c’est 70 millions d’euros qui ont été mis de la part du contribuable. Troisième remarque : Bruxelles ne veut plus que l’Etat verse des fonds à fonds perdus ; il fallait donc trouver une solution. J’approuve la décision qui a été prise de privatiser la compagnie et de trouver un repreneur. Un appel d’offres a été fait, et tout le monde, compte tenu du contexte social, n’était pas candidat. Et par conséquent, il n’y a pas d’autre solution. Et ceux qui prétendent qu’il y a une autre solution, qu’est-ce qu’ils veulent ? D’ailleurs, les arrière-pensées des indépendantistes, c’est qu’ ils veulent en véritéune compagnie régionale qu’ils contrôleraient. Et c’est pour cela qu’ils veulent tuer la SNCM. Et que décide le Gouvernement ? Il veut la sauver cette compagnie. Je pense qu’on n’est pas si loin d’un accord, sur la base du plan de reprise. Il n’est pas question de remonter à 50 ou à 51 %, parce qu’à partir de ce moment-là, cela voudrait dire qu’on ne fait rien et qu’on se met en contradiction avec Bruxelles. Mais chacun sait bien qu’il y a des seuils de minorité, je pense à celui de 33 %…
J.-M. Aphatie : Donc, cela veut dire que l’Etat doit monter encore un petit peu plus ?
Je ne suis pas sûr que ce soit l’Etat qui doive monter, puisque je ne suis pas certain que Bruxelles le permettrait. Mais on peut, il y a un certain nombre de solutions – notamment sur la part des salariés – qui permettraient de monter pour obtenir, entre l’Etat et les salariés, une minorité qui garantirait les intérêts des uns et des autres. Si on veut agir, dans cette affaire, avec un esprit de justice, je suis persuadé qu’on peut trouver une solution.
J.-M. Aphatie : Vous avez paru regretter de ne pas être consulté sur cette affaire…
Je n’ai jamais cru qu’il serait possible de passer du 100 % Etat au 100 % privé dans un dossier de cette nature. J’ai eu l’occasion dans un dossier comme EDF, rappelez-vous, sur le changement de statut, de voir qu’en France, la progressivité de la démarche était une chose qui était comprise des uns comme des autres.
A. Duhamel : Mais vous pensez qu’à terme, la SNCM peut demeurer viable ?
Je pense que si chacun met du sien dans le plan, pourquoi cela peut-il demeurer viable ? Le fonds d’investissement français a la volonté d’investir durablement dans cette société. Veolia, ou plutôt sa filiale Connex, a une expérience dans le transport et une expertise. Troisièmement, la Corse ne reçoit absolument pas le nombre de touristes que la beauté de ses paysages permettrait. La Corse a un potentiel de développement considérable et le bateau a donc de l’avenir de ce point de vue-là. Si chacun veut bien faire preuve d’esprit de responsabilité, et pas casser pour le plaisir de casser, on peut s’en sortir.
J.-M. Aphatie : Demain, sans doute beaucoup de manifestants dans les rues pour la première grande journée sociale concernant le gouvernement Villepin. Au centre des revendications, du mécontentement, tout ce qui concerne le pouvoir d’achat. Comprenez-vous les Français, les gens qui vont aller manifester et qui disent « notre pouvoir d’achat stagne, il faut faire quelque chose » ?
La question du pouvoir d’achat, nous savons, D. de Villepin comme moi, que c’est un problème central. Simplement, comment répond-on à ce problème central ?
J.-M. Aphatie : C’est ça la question !
Bien sûr que c’est ça la question ! Je dis qu’il n’y a qu’une seule réponse : à tous ceux qui veulent gagner plus – et je les comprends parfaitement – eh bien il faut laisser les gens travailler davantage !
J.-M. Aphatie : Mais l’Etat patron, par exemple, pourrait-il augmenter le pouvoir d’achat des fonctionnaires ?
Je pense que la seule façon pour l’Etat patron, l’Etat employeur plutôt, d’augmenter le pouvoir d’achat – parce que c’est vrai que dans la fonction publique, il y a des petits salaires, personne ne le conteste -, c’est de trancher cette question extrêmement difficile : on ne peut pas augmenter les fonctionnaires si on ne pose pas la question des effectifs. Et cela fait bien longtemps que je suis pour une formule qui consiste à dire : on ne remplace pas tous les départs à la retraite, et on partage ainsi les économies réalisées pour moitié par la réduction du déficit de l’Etat, pour moitié, en donnant du pouvoir d’achat aux fonctionnaires.
A. Duhamel : C’est ce que le budget ne fait pas cette année.
C’est ce que le budget commence à faire…
A. Duhamel : Lentement !
J.-M. Aphatie : Très lentement…
A. Duhamel : Il y a 60.000 départs et il y aura 5.000 diminutions d’effectifs.
Enfin, « diminutions d’effectif »… Non remplacement de départs à la retraite. Mais c’est une affaire sensible et la question du rythme du changement est une question qui est en débat, et sur laquelle je ne prétends pas avoir la vérité. Je dis simplement une chose – et je le dis à tous les fonctionnaires qui nous écoutent - : ceux qui réclament toujours plus d’embauches dans la fonction publique, auront pris la responsabilité de paupériser la fonction publique. La France a, grosso modo, un budget en déficit depuis vingt-trois ans ; nous ne pouvons pas distribuer un argent que nous n’avons pas ! Et toute personne qui vous dirait le contraire, ce serait un mensonge, et c’est manquer de respect aux fonctionnaires ! Donc, la seule façon, pour répondre à J.- M. Aphatie, d’augmenter le pouvoir d’achat – car c’est vrai, qu’il y a des besoins de pouvoir d’achat parce que la vie est chère -, c’est de permettre aux gens de travailler plus. Je suis de ceux qui pensent qu’on ne remplace pas tout le monde et on partage les gains de pouvoir d’achat. J’ajoute que, de mon point de vue, ce qui a été fait, et bien fait dans le privé sur les 35 heures, pourrait l’être utilement dans le public.
A. Duhamel : Demain, il va y avoir de nouveau les transports publics au ralenti, l’Education nationale aussi. Pensez-vous qu’il faut faire quelque chose de plus pour qu’il y ait un service minimum ou pas ? Ou que ce qui est prévu, finalement, ça colle ?
Vous savez, j’essaie de ne pas trop changer mes convictions. J’ai toujours pensé que le service public, c’était quoi ? Le service public, c’est un monopole. Et c’est un monopole qui fonctionne plutôt bien. Qu’est-ce que ça veut dire un monopole ? Que les gens n’ont pas d’autre solution. Eh bien, les jours de grève – et c’est normal que les gens fassent grève dans une démocratie -, il faut qu’il y ait un service minimum, pour que ceux qui ne font pas grève puissent aller au travail et revenir de leur travail. C’est ce que nous avons toujours dit. De mon point de vue, je pense que ce sera nécessaire.
J.-M. Aphatie : Et une loi devrait donc être prise prochainement ? Parce qu’on nous l’annonce au moins depuis le début de 2002, depuis le début de la législature…
Je n’ai jamais pensé autre chose. Par conséquent, je considère que le service minimum est la contrepartie du service public. J’ajoute : comment réclamer le monopole et se mettre en situation de combattre un service minimum ? Mais alors, ça veut donc dire que le jour de grève, ceux qui ne sont pas en grève – et qui n’ont rien à voir avec la grève – ne peuvent pas aller travailler, qu’on paralyse un pays ? Eh bien, paralyser un pays, c’est le contraire du service public, parce que le service public, c’est la continuité du service. Les jours de grève, il faut que, pendant quelques heures, le service marche.
J.-M. Aphatie : Ça, c’est le principe. Mais on a du mal à l’organiser. Souhaitez-vous que la majorité, dans les semaines qui viennent, le fasse ?
La réponse est « oui ». Je vais même vous dire autre chose : j’ai du mal à avoir un argument qui pourrait justifier qu’on ne le fasse pas…
J.-M. Aphatie : La peur ? La peur de la grève ?
La peur est souvent mauvaise conseillère.
A. Duhamel : Sur la Turquie, les négociations ont l’air de commencer difficilement. Et il y a un pays, l’Autriche, qui souhaite que, à côté de l’objectif de l’adhésion, il puisse y avoir une alternative qui soit un partenariat privilégié. Vous, théoriquement, c’était votre thèse. Alors, vous vous sentez, au fond, plutôt Autrichien que Français, ce matin ?
Le choix que vous me laissez, c’est d’être soit Autrichien, soit Turc !
A. Duhamel : Ou français, comme vous voulez !
Sans insulter personne, c’est un drôle de choix ! Qu’est-ce qui est en cause ? Des négociations vont s’ouvrir. Je ne suis pas contre le principe d’ouverture de négociations. Mais c’est quand même curieux, de la part de nos amis turcs, de dire « vous ouvrez les négociations, mais permettez de dire : la négociation ne peut servir qu’à une seule chose : nous faire adhérer ». Autant ne pas ouvrir, alors !
A. Duhamel : Ce n’est pas toujours ce qu’on leur a dit dans le passé…
Je suis tout à fait prêt à en parler. D’ailleurs, ça fait 40 ans que ça dure. Si c’était si simple, pourquoi mettre 40 ans ?
J.-M. Aphatie : Que pensez-vous de la phrase de V. Giscard d’Estaing – c’était hier dans le Journal du Dimanche - : « La volonté démocratique des Français a été ignorée ». Le ressentez-vous comme ça ?
C’est un dossier où chacun sait qu’il y a des désaccords. Pour ma part, dès le mois de mai 2004 – comme A. Juppé, d’ailleurs -, j’ai dit combien j’étais réservé à l’idée d’une adhésion de la Turquie, pour tout un tas de raisons, à l’Europe. C’est d’ailleurs la position de l’UMP quasi unanime. Mais si on interrogeait le pays pour savoir quel est son sentiment, son sentiment serait extrêmement réservé. Il serait plus pour un partenariat que pour une adhésion.
J.-M. Aphatie : Pour dire les choses clairement : à part J. Chirac, qui est pour l’adhésion de la Turquie ?
Mais c’est déjà pas mal !
A. Duhamel : Trouvez-vous normal qu’en matière de politique étrangère, quand il y a des choix importants – la Turquie est un choix important -, que le président de la République ait les mains complètement libres pour faire ce qu’il juge, en conscience, nécessaire et utile ? Ou bien, considérez-vous qu’en démocratie, il devrait tenir compte de l’opinion, du Parlement, des partis, de l’UMP, du ministre de l’Intérieur ?
Dans votre question, il n’y a pas que des considérants de politique étrangère et chacun l’a bien compris. J’essaie de ne pas dramatiser les choses. La Constitution prévoit que la définition de la politique étrangère – et de la politique européenne, si tant est d’ailleurs que la politique européenne soit de la politique étrangère, il y aurait beaucoup à dire sur le sujet – fait partie des compétences du président de la république. Et à ce titre, bien sûr, je les respecte. Mais en démocratie, chacun a le droit de donner son opinion. Je l’ai donnée en son temps. Le mouvement que je préside a voté et, de toutes manières, le président de la République a mis un cliquet – qui n’est pas n’importe lequel - : c’est le référendum, puisqu’il s’agira de demander aux Français, le moment venu, s’ils sont « pour » ou s’ils sont « contre » l’adhésion de la Turquie. Comme l’adhésion à l’Union Européenne se fait à l’unanimité, si les Français disent « non », il n’y aura pas d’adhésion de la Turquie. Pour le reste, ma position très réservée sur l’adhésion de la Turquie ne vient pas d’un quelconque refus des turcs, mais de la conception que j’ai d’une Europe politique, c’est-à-dire d’une Europe intégrée, où l’on partage davantage de compétences ensemble. Or, qui ne voit que, plus nous serons nombreux, moins on pourra intégrer l’Europe.
J.-M. Aphatie : Vous êtes – on l’entend encore ce matin – prudent sur la question turque et vous ne voulez pas la dramatiser. Est-il vrai qu’il y a dix jours, lors de la convention de l’UMP, entre J. Chirac et vous, il y a eu une explication sérieuse sur, précisément, la tonalité de votre discours sur la Turquie ?
Est-ce qu’il est vrai qu’on en a parlé ? La réponse est « oui ». Est-ce que cette discussion était « sérieuse » ? Par construction, quand je discute avec le président de la République, ça ne peut être que sérieux.
J.-M. Aphatie : Mais « sérieuse », c’est un terme diplomatique pour dire qu’elle était vive ?
A. Duhamel : Qu’elle était âpre !
Compte tenu de ce que vous connaissez de mon tempérament, vous pouvez le suggérez. Mais je vais vous dire une chose : quand je dis que je suis prudent, je crois que, sur le fond, j’ai dit les choses clairement. Quand on dit les choses clairement sur le fond, pourquoi avoir besoin d’en rajouter sur la forme ?
J.-M. Aphatie : Donc c’est une période de modération sur cette question turque, pour vous ?
Mais il y a eu un vote ! Nous sommes contre l’adhésion de la Turquie. Point ! Il n’y a pas besoin de s’agiter pour en dire plus.
A. Duhamel : Un sondage a été publié samedi, qui est celui du de la SOFRES pour le Figaro Magazine et, pour la première fois, quand on interroge les Français sur le souhait de rôle dans l’avenir des personnalités politiques, D. de Villepin vous précède d’un point. Avez-vous le sentiment de vous trouver avec un rival que vous n’auriez pas imaginé il y a quelques mois ?
Je vais essayer de vous répondre le plus librement, le plus franchement possible. Qu’est-ce que je fais et qu’est-ce que j’essaie de faire ? Je pense que le premier problème de la vie politique, c’est un déficit d’authenticité. Les gens se demandent si nous, les responsables politiques, on croit même à ce qu’on dit. Il faut dire les choses comme elle sont, il ne faut pas prendre de périphrases ! Et j’essaie, depuis trois ans et demi, au Gouvernement ou dans mes responsabilités de président de l’UMP – « j’essaie » : je ne dis pas que je fais bien, « j’essaie » – de dire ce que je pense et pire – plus grave encore ! – de faire ce que je dis. Et de le faire sans calculs excessifs. Quand je dis : « la responsabilité des magistrats doit être mise en cause ». Quand je dis : « il faut nettoyer ». C’est ce que je pense. Et je ne dis pas que ça rencontre l’adhésion populaire ou le consensus immédiatement. Je ne suis pas dans cette démarche. Je pense que la France ne craint pas le changement, qu’elle l’attend. Et je pense que la vie politique a besoin profondément d’être renouvelée, avec des gens qui ont le courage de dire ce qu’ils pensent. Alors, un moment, ça passe bien : ça fait trois ans et demi. Et puis là, il y a un sondage où ça passe moins bien. Il faut que j’ai la souplesse et la sérénité de l’accepter. On ne peut pas vouloir – comme je le dis – dire ce que l’on pense et s’étonner de ne pas toujours être consensuel…
A. Duhamel : Mais comment expliquez-vous que, dans les sondages, vous avez surplombé la droite pendant presque trois ans…
Pourquoi prenez-vous l’imparfait ?
A. Duhamel : Parce que vous n’avez pas entendu la fin de la question !
Pardon, excusez-moi !
A. Duhamel : La fin de la question, c’est : comment expliquez-vous votre « trou d’air » dans le sondage ?
D’abord, si je savais expliquer tout ça, je serai bien plus savant. Quand vous pensez qu’un observateur comme vous ne sait pas toujours l’expliquer, comment voulez-vous qu’un acteur comme moi…
A. Duhamel : C’est parce que les observateurs sont modestes, c’est bien connu !
Cela veut dire que les acteurs ne le sont pas ?!
A. Duhamel : Quelquefois moins !
Eh bien, j’essaie d’avoir la modestie d’un acteur. Vous savez tout ça, c’est une longue route, c’est un grand travail. C’est quelque chose d’extrêmement difficile, la politique. La politique, c’est quoi ? C’est essayer de donner une cohérence aux aspirations souvent contradictoires d’un peuple. Et c’est un chemin très long, dont un premier rendez-vous aura lieu en 2007. Je n’ai jamais pensé que c’était une course solitaire. Je n’ai jamais imaginé, avec l’expérience qui est grande et qui est la mienne, que c’était facile. Et, par ailleurs, je suis de ceux qui pensent que la concurrence est le seul moyen d’étalonner une valeur. Alors, à moi d’essayer d’être en tête.
J.-M. Aphatie : Conviendriez-vous, ce matin, simplement avec franchise, d’une compétition avec D. de Villepin pour 2007, justement, puisque vous en parlez ?
D’une compétition, pas simplement avec D. de Villepin, qui est le chef du Gouvernement…
J.-M. Aphatie : Ma question porte sur D. de Villepin….
Je suis de ceux qui pensent, à la tête de l’UMP, qu’il n’y a pas de candidat obligatoire. Pour être candidat à la candidature à la présidentielle, il faut le mériter. Et je suis persuadé que sur la ligne de départ, il y aura plusieurs candidats.
A. Duhamel : Et pour le mériter, il faut, bien entendu, que l’UMP désigne son candidat ?
Mais c’est quelque chose sur laquelle je ne cèderai pas ! Parce que, s’il y a plusieurs candidats de notre famille, j’aimerais qu’on m’explique comment on tranche entre ces plusieurs candidats. Cela n’a rien avoir – contrairement à ce que j’ai entendu dire – avec la primaire. Mais s’il y a plusieurs candidats de notre famille, on décide comment le candidat qui soutiendra le mouvement que je préside ? Eh bien, je ferai voter les adhérents. Parce qu’en 2005, je ne connais qu’une méthode : la démocratie et la transparence. Je n’ai pas de conseillers occultes. Il n’y aura pas d’arrangements entre trop bons amis. Il y aura la concurrence devant les adhérents. Et ce sera d’ailleurs un puissant mouvement pour multiplier les adhésions. Et ce n’est peut-être pas un hasard que l’UMP aujourd’hui, c’est 170.000 adhérents à jour de cotisations et ce n’est peut-être pas un hasard – vous ne l’avez pas dit par pudeur – que sur les10 partielles, on en a gagné 9. Voilà le résultat de l’UMP d’aujourd’hui.
A. Duhamel : Mais si les choses se passaient comme c’est aujourd’hui, il y aurait un vote – de la part des militants UMP – entre D. de Villepin et vous ?
Eh bien, ça ne serait pas un drame !
J.-M. Aphatie : En mai dernier – une question personnelle pour terminer -, vous conveniez que votre famille traversait des turbulences et vous disiez que vous en informeriez les Français, le moment venu. Le moment est-il venu ? Approche-t-il ?
Je pense qu’on a assez parlé – contre mon gré, d’ailleurs – de ma vie personnelle. Que ça a fait assez de dégâts pour que vous m’autorisiez, ce matin à RTL, à être le seul à ne pas en parler…
J.-M. Aphatie : Et vous comptez en parler prochainement ?
Je vous ai répondu.
J.-M. Aphatie : Pas ce matin, en tout cas ?
Certainement pas.