« Ce que je crois » Entretien La Provence Le 3 mai 2005
Vous êtes assez discret dans cette campagne du référendum. On vous reproche même de l’utiliser pour faire passer des messages contre la politique du gouvernement La meilleure façon de juger d’une campagne, c’est de juger de ses résultats. L’UMP y est totalement engagée et moi je fais campagne tous les soirs. Les derniers sondages montrent que 84% des électeurs de l’UMP sont mobilisés sur le Oui. L’UMP est unie, il n’y a pas de voix discordantes, ce qui n’est pas le cas au parti socialiste. Mais il faut bien comprendre que si je parle de la France dans les réunions c’est parce que l’Europe c’est un levier de la modernisation de la France. Ce n’est pas « fromage ou dessert », il nous faut les deux. Il faut moderniser la France et pour cela nous avons besoin de l’Europe. Enfin s’il m’est arrivé de parler du modèle social français c’est pour dire clairement que pour moi, le modèle ce n’est pas d’avoir deux fois plus de chômeurs que les autres. Le modèle social français doit tenir en une phrase : la seule façon de vivre dignement, c’est de vivre de son travail. Je crois au travail, au mérite, à l’effort, à la récompense. Je pense que le nivellement, l’assistanat, le chômage ont provoqué des ravages en France. Voilà ce que je dis, et manifestement ça marche, le oui remonte.
Mais reconnaissez que les Français sont inquiets face à cette Constitution qu’ils ne comprennent pas toujours. Pour beaucoup l’Europe aujourd’hui c’est celle des technocrates, des délocalisations et du chômage. Et l’Europe des hommes, qu’elle est-elle ? Ils ont raison d’attendre des explications claires et je m’efforce de leur expliquer que la constitution n’est pas une fin en soi. Le oui c’est justement une chance que l’on se donne de modifier l’Europe, de la bouger pour la réformer. Je veux une Europe qui nous protège mieux, et ce n’est pas le moindre des paradoxes que l’Europe qui a été faite pour nous protéger, inquiète. Moi je dis : vous l’aurez cette protection, grâce à l’élection du Président de l’Union Européenne. Je veux une Europe qui décide plus vite. Pourquoi l’Europe est-elle si lente à décider, si immobile ? Eh bien simplement parce que l’Europe fonctionne avec la règle de l’unanimité. Avec la constitution on va passer à la règle de la majorité. Mais je ne considère pas les craintes qui s’expriment pour quantité négligeable. Pour les agriculteurs par exemple, je leur ai dit : on a oublié la préférence communautaire, on vous donne des subventions, alors que vous voulez des prix rémunérateurs pour vivre dignement de votre travail ; la Constitution va permettre cela ; vous souffrez non pas de trop d’Europe, mais pas d’assez d’Europe.
Et si c’est le non qui l’emporte ? Si c’est le non alors que l’Allemagne s’apprête à dire oui, ce serait la première fois depuis 60 ans que nos deux pays qui se sont tant détestés, divergent. C’est une responsabilité historique que je ne prendrai pas. On critique la Constitution, mais que proposent les partisans du non ? Quelle est leur stratégie, à part refuser l’Europe ? Dans le non, faut-il écouter la voix de Le Pen, de Besancenot, de Buffet, de Villiers, de Fabius. Le non garde l’Europe telle qu’elle est. Moi je veux qu’elle change.
Qu’elle bouge mais pour quelle Europe ? Certains partisans du non redoutent aussi le « tout libéral ». C’est un faux problème, c’est absurde. D’abord parce qu’une Constitution n’est ni libérale, ni socialiste. Prenons celle de la Vème République : en 1981 François Mitterrand nationalise les banques. Jacques Chirac en 1986 les privatise. C’est sous la même constitution. Vous croyez que la France a plus de chômeurs que les autres parce qu’elle est trop libérale ? Moi je crois que c’est d’abord parce qu’elle a été le seul pays à se doter d’une loi qui n’existe nulle part ailleurs, qui consiste à empêcher les gens qui voulaient gagner plus, de travailler plus, la loi sur les 35 heures. Et ensuite parce qu’elle a plus de dépenses, plus de charges, plus de fiscalité que les autres. Et de ce fait, ses entreprises sont moins compétitives.
Alors il faut revenir sur les 35 heures ? Pour moi ce qu’a fait le gouvernement, qui autorise les gens à travailler au-delà des 35 heures s’ils le souhaitaient, c’était la meilleure solution. Franchement, y a t-il un endroit dans le monde où on empêche les gens de travailler ? On peut avoir raison contre le monde entier, mais quand on a deux fois plus de chômeurs qu’ailleurs, il faut tirer la conclusion qu’il y a un gros problème en interne.
Il fallait vraiment un référendum ? J’ai toujours été pour, parce qu’il y a un côté formidablement positif de la période que nous vivons, c’est que cela crée un débat. Les gens essaient de comprendre. Une grande partie de nos difficultés c’est qu’on n’a pas assez parlé de l’Europe dans le passé. Enfin imaginez que, nous les parlementaires nous votions à 85% pour le oui, et que les sondages montrent qu’à 54% les Français sont contre : on aurait l’air malin. Donc il fallait faire le référendum.
Vous avez eu à affronter un non au référendum, c’était pour la Corse. Où en est la politique de l’Etat dans l’île. Aujourd’hui on parle plutôt d’affaires judiciaires et de procès : Tant mieux si l’on parle de la Corse pour des affaires judiciaires, parce que ça prouve que les affaires que j’ai sorties en tant que ministre de l’intérieur sont aujourd’hui devant la justice et qu’un certain nombre de gens rendent des comptes. Cela montre que la République est présente sur le territoire de l’Ile. Tout ceci est positif. Je n’ai pas à commenter des affaires judiciaires en cours, mais je pense que le travail qu’est en train de faire la justice après l’action que j’ai conduite en tant que ministre de l’intérieur porte ses fruits. Nul ne doit être au dessus des lois, pas davantage en Corse qu’ailleurs. Et cela fait bien longtemps que je pense que les Corses sont les premières victimes d’une situation qu’ils subissent. Je dis d’ailleurs à nos compatriotes de l’hexagone : ne voyez pas les Corses comme des coupables, ils sont victimes d’un système qui pendant si longtemps les a empêchés de se développer ! Quant au référendum, j’ai commis une erreur, non pas celle d’avoir donné la parole aux Corses, mais de l’avoir fait alors qu’un certain nombre d’entre eux avaient peur, parce que le ménage n’avait pas été fait préalablement.
Aujourd’hui il est fait ce ménage ? Il est en train d’être fait.
Vous pensez qu’il faudra changer de politique après le 29 mai. Imaginons que Jacques Chirac fasse appelle à vous, envisagez-vous cette sorte de ‘ »cohabitation ». Je suis désolé, mais je ne répondrai pas sur ce point. Parce que ce qui serait retenu ce n’est pas la réponse que je ferais mais les arrière-pensées que l’on me prêterait. Il sera temps le 30 mai de tirer les conséquences du vote. Quant à la cohabitation dont vous parlez, Jacques Chirac et moi on se connaît depuis trente ans. Alors à vous de faire l’analyse : est-ce que c’est une période qui permet de traduire de la maturité ou non ?
Par votre style, vos déclarations vous balayez la vieille garde. Ne vous sentez-vous pas un peu seul. Avec qui allez-vous travailler dans les années à venir? Je ne sais pas ce que c’est que le concept de vieille garde. J’ai 50 ans et j’ai toujours considéré que l’effet générationnel était ridicule. Je ne suis pas seul, j’ai une équipe qui m’entoure à l’UMP avec des personnalités comme Jean-Claude Gaudin, Pierre Méhaignerie, François Fillon. Et puis, l’ une de mes responsabilités à l’UMP c’est d’introduire dans la vie politique demain de nouveaux visages, pas forcément des jeunes, mais des hommes et des femmes qui ont une expérience, un passé, une identité, qui ressemble à la France multiple.
Vous imaginez une alliance avec François Bayrou ? Je n’ai jamais cru au parti unique, je suis quelqu’un qui respecte les autres et depuis que je suis président de l’UMP vous n’avez jamais entendu de ma part un mot de critique à l’endroit de l’UDF ou de François Bayrou. Je sais une chose : en 2007 on aura besoin de tout le monde. Je suis un homme de rassemblement, pas de division.
Quel bilan tirez-vous des dix ans de présidence de Jacques Chirac, les points positifs et les points négatifs Jacques Chirac est un homme de paix et sa position sur l’Irak restera comme un grand moment d’histoire internationale de la France. Il m’a par ailleurs donné les moyens de rétablir la sécurité en France, action qui a été poursuivie par Dominique de Villepin. Je pense que cela restera les deux points forts de son mandat. Mais pour faire un bilan complet, attendons les deux années qui restent.
Des points négatifs, vous n’en voyez pas Je n’ai pas dit cela, mais si je parlais d’un point négatif j’ai une petite idée de ce que serait le gros titre de l’article de la Provence ! Dans la situation qui est la mienne je dois dire ce que je pense et en même temps faire attention à tout ce qui pourrait être exploité. Je dois rester libre, mais en construisant l’unité de ma famille politique.
Mais quand même la fracture sociale, l’écart entre les plus pauvres et les plus riches s’est agrandi, ce n’est pas un point négatif ça. Je pense comme je vous l’ai dit par ailleurs, que le modèle social français est profondément à refonder. En vingt ans les crédits consacrés à la lutte contre le chômage ont été multipliés par deux, à la fois par la gauche et par la droite, et il n’y a pas eu de réduction de chômage. Cela doit nous amener à nous poser un certain nombre de questions.
Si l’on se projette en 2007, il y a aura sans doute des primaires à Paris. Pensez-vous avoir à en arbitrer à Marseille ? Non, Marseille a un bon maire, il s’appelle Jean-Claude Gaudin. Il est mon ami, il est le numéro deux de l’UMP, il aime profondément sa ville et il est aimé de sa ville. Alors le rassemblement se fera tout naturellement autour de lui.
L’annonce des indemnités de départ du PDG de Carrefour a choqué les Français et surtout les salariés du groupe. Vous vous dites proche des gens, ces sommes ne sont-elles pas indécentes au moment où l’on demande un effort aux Français et ne démontre-t-elle pas que le libéralisme n’évite pas les abus ? Elles le sont. Il n’y a aucun doute là-dessus.