Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre d’État, ministre de l’Économie, des finances et de l’industrie
Le Figaro – vendredi 30 juillet 2004
Le Figaro: – Vous venez de boucler la première partie du budget. En êtes vous satisfait? Nicolas Sarkozy: La première partie est close avec l’envoi des lettres plafond fixant le montant des dépenses. Mais le budget est loin d’être terminé. Je commence dès aujourd’hui la partie recettes, c’est-à-dire les mesures fiscales. Bien sûr il y a un lien entre les dépenses et les mesures fiscales. Et si on laisse filer les dépenses, les impôts augmentent inévitablement. Nous avons été raisonnables et rigoureux sur les dépenses, il n’y aura donc pas d’augmentation d’impôt, ni direct ni indirect. Les Français n’auront pas de mauvaises surprises.
Vous considérez donc que c’est un bon budget? Je m’étais fixé un objectif: le respect de l’engagement du Président de la République à Bruxelles de tenir une croissance zéro des dépenses en volume. Il sera tenu. Les dépenses atteindront 288,6 milliards d’euros l’an prochain, c’est-à-dire 1,8% de plus que cette année correspondant à l’inflation. Nous avons 1,8% d’inflation du fait de l’incertitude sur le pétrole et parce que la croissance très forte dans certains pays comme en Chine pèse sur l’offre de matières premières. Pour parvenir à ce zéro volume, nous avons dû engager des économies de l’ordre de 10 milliards d’euros, car certaines dépenses augmentent mécaniquement : les intérêts de la dette, les salaires et pensions des fonctionnaires, l’indexation des minima sociaux…-. Il fallait aussi financer les mesures promises aux intermittents et aux restaurateurs. Ce ne fut pas un exercice facile mais je suis certain qu’il sera utile à l’économie française.
Il y a un autre engagement pris à Bruxelles, dont on ne parle plus : revenir à 3% de déficit public fin 2005… Nous tiendrons d’abord l’engagement de ne pas dépasser 3,6% fin 2004. Nous avions gelé en début d’année près de 4 milliards d’euros de dépenses. Sur ces gels, j’ai proposé cette semaine un décret d’annulation pour 1,2 milliard d’euros de dépenses. Pour 2005, l’engagement de 3% sera aussi tenu. Je ne vois pas comment faire autrement. Il s’agit de la crédibilité du pays! C’est vrai que la soulte EDF va nous aider. Mais il nous a fallu prendre des décisions courageuses. A titre d’exemple, dans le double souci de stabiliser la dépense en volume et de ne pas crever nos déficits, j’ai proposé que tous les budgets des ministères subissent en fin de la procédure une baisse forfaitaire supplémentaire de leurs crédits de 0,2%. Cette économie inscrite dans les lettres plafond a été décidée après les discussions que nous avons eues avec chacun d’eux. C’est un effort important car il ne s’applique que sur la partie fongible de leurs crédits. Ce sont là deux signaux très forts à nos partenaires européens. C’est aussi un signal pour les Français, car je suis convaincu que l’incertitude sur la capacité de l’Etat à gérer raisonnablement ses finances pèse sur le moral des ménages. L’économie, c’est aussi de la psychologie. J’ai dit que je serais le gardien vigilant des fruits du travail des Français. Je tiens parole !
Précisément, la suppression de 8 000 postes de fonctionnaires seulement ne témoigne-t-elle pas de cette incapacité ? On est très loin du non remplacement d’un départ sur deux à la retraite, règle édictée pourtant par le gouvernement? Ne nous payons pas de mots. Les dépenses de l’Etat, c’est pour près de 45% des dépenses de personnels, 30% sont des salaires, 15% sont des pensions. Ne l’oubliez pas : quand on engage un fonctionnaire, on l’engage pour 60 ans puisque c’est l’Etat qui paye ses retraites! L’équilibre des comptes intègre forcément celui des effectifs. J’aurais évidemment souhaité faire davantage. Mais l’effort est loin d’être négligeable. Pensez! Les demandes des ministres se traduisaient par une demande de création de 23 000 postes! A l’arrivée, nous en supprimons 8 000. Mais compte tenu des priorités –justice et sécurité-, l’effort est de 12 000. Ceci dit c’est vrai, il n’y a que quelques ministères, dont Bercy, qui appliquent la règle du non remplacement d’un départ sur deux qui partent à la retraite.
Le premier ministre a précisé cette semaine les voies d’ assouplissement des 35 heures, notamment sur la rémunération des heures supplémentaires. Etes-vous satisfait? Oui j’ai fait ce qu’il fallait pour relancer le débat ! Plus personne ne demande le maintien des 35 heures en l’état car on n’en voit que trop bien les conséquences sur la compétitivité de notre économie. De surcroît l’immobilisme permet de contourner les règles et conduirait à une forme de régression sociale. Ainsi il n’est pas acceptable que des salariés doivent travailler plus sans avoir plus. Mais entre rien et quelque chose, il y a de la marge. Aujourd’hui le coût des heures supplémentaires est tel que les entreprises n’en font plus. La loi Fillon a permis de réelles avancées mais il n’y a que sept professions qui ont renégocié les conventions relatives aux heures supplémentaires. Je propose par ailleurs que le taux des cotisations sur les heures supplémentaires soit réduit : on n’est pas plus malade entre 35 et 39 heures! Ainsi tout le monde serait gagnant : le salarié qui gagnera davantage, l’entreprise qui aura plus de souplesse, l’économie qui s’en trouvera dynamisée.
Pour réduire les dépenses d’allègements de charges patronales, vous avez aussi décidé d’étaler la dernière étape d’harmonisation des Smic sur deux ans. Est-ce cohérent avec la revalorisation du travail? Je crois à la nécessité du relèvement des bas salaires. Nous avons augmenté le Smic de 5,3% au 1er juillet 2003 et de 5,8% au 1er juillet dernier. Pour la dernière étape, nous ferons en deux ans ce que nous devions faire en un: cela permettra une nouvelle augmentation du SMIC au 1er juillet 2005 de 4 %. Qui peut dire que ce n’est pas un choix socialement ambitieux.
Que deviennent les allègements de charges associés à la hausse du Smic? Sont-ils remplacés par des mesures anti-délocalisation? L’étalement de la hausse du Smic nous permet d’économiser 1,4 milliard sur les allègements. Nous réfléchissons à des mesures audacieuses. Nous travaillons sur une mesure régionalisée dont bénéficieraient les bassins d’emplois frappés par les délocalisations sans doute en réduisant les cotisations de taxe professionnelle, l’Etat compensant évidemment le manque à gagner aux collectivités territoriales. Peut-être aussi des exonérations de cotisations sociales lorsqu’il s’agira de ramener en France des emplois délocalisés. Il n’y a pas de fatalité aux délocalisations. Je ne vois pas pourquoi on ne relocaliserait pas en France, dans des zones où le chômage est à 25 ou 30%. Nous devons ajouter aux dispositifs existants des systèmes d’allègements de charges. Aujourd’hui, quand il y a un drame dans une entreprise, toutes les mesures proposées sont défensives. Nous voulons être offensifs et alléger le fardeau fiscal et social des entreprises pour permettre d’implanter des industries dans des zones où il n’y a plus rien, ou bien où les activités s’effondrent. Les délocalisations sont un sujet d’angoisse pour les salariés. Il faut agir vite et de façon ambitieuse. Je ne laisserai pas détruire les industries françaises et européennes.
Où en est l’étude que vous a demandé le Premier ministre sur l’amnistie fiscale pour favoriser le retour des capitaux expatriés? L’étude est faite. Bien sûr ce n’est pas simple. L’ISF est un frein au retour de capitaux. Mais nous prendrons des décisions dans le cadre plus général du plan de relocalisation des emplois.
Vous dites que vous tiendrez les dépenses de l’Etat. Mais il y a aussi les dépenses de l’assurance-maladie. La réforme peut-elle permettre de porter des fruits dès 2005? C’est un point d’inquiétude. Il faut absolument que les dépenses d’assurance maladie soient maîtrisées. Je suis préoccupé pour 2004 où les dépenses augmentent encore de plus de 5,5% pour un objectif voté de 4%. Il faut que nos mesures de maîtrise soient mises en place le plus rapidement possible. La France n’a pas les moyens de continuer à dépenser 5 à 7% de plus par an quand les cotisations n’augmentent que de 2,5% ou 3%. Toutes les mesures, y compris la franchise de 1 euro doivent être appliquées. Nous ferons le point dans six ou huit mois. Si les dépenses dérivent, il faudra généraliser les franchises. C’est mon devoir de rappeler que l’on ne peut continuer ainsi.
Quand entreront en vigueur les hausses de CSG, en janvier ou avant? J’aurais souhaité qu’elles interviennent avant janvier, car chaque mois représente 200 millions d’euros de ressources en moins pour la sécurité sociale.
La pause dans la baisse de l’impôt sur le revenu n’est-elle pas un signal négatif ? Comment tiendrez-vous la promesse de Jacques Chirac de le baisser de 30% en cinq ans ? Nous avons baissé l’impôt d’environ 10%. Nous avons trouvé une situation budgétaire où la France dépensait 23% de plus qu’elle n’a de recettes. Cela nous oblige à hiérarchiser nos priorités. Cette année cela sera tout pour l’emploi. Il n’est pas incohérent de faire une pause dans la baisse des impôts. Je ne suis pas un idéologue. J’essaie d’être pragmatique et attentif afin de conduire une politique économique qui soit adaptée à la situation de notre économie. Si la croissance revient en France plus fortement qu’ailleurs en Europe, c’est parce qu’elle est sous tendue par une augmentation de la consommation des ménages: la hausse de juin est inégalée et je suis assez optimiste pour juillet. Si les ménages consomment en puisant dans leur épargne comme ils le font, c’est qu’ils ont confiance. Cela valide la déduction des prêts à la consommation, la mesure sur les donations, déjà très populaire, le déblocage de la participation, les hausses du Smic et des salaires chez EDF, la suppression du Smic hôtelier c’est-à-dire sa revalorisation de 11%, toutes mesures que nous avons décidé dès le mois de mai dernier. J’attends de ce soutien à la demande une reprise des investissements. J’espère une hausse des investissements de 3 à 4% pour 2005. Je vais d’ailleurs prendre des mesures pour les favoriser par exemple en prolongeant l’exonération de taxe professionnelle sur toute l’année 2005. Le paysage économique est aujourd’hui éclairci. Notre croissance peut-être de 2,5 % en 2004.
C’est pour cela qu’il n’est plus nécessaire de baisser les impôts ? Il ne faut surtout pas gâcher le fruit du travail des Français, c’est-à-dire les recettes de la croissance dont personne ne peut dire qu’elles sont définitives, en finançant des augmentations de dépenses. C’est ce qu’ont fait Dominique Strauss Kahn et Laurent Fabius, avec «la cagnotte». Quant aux baisses d’impôt il vaut mieux qu’elles soient financées par des économies pérennes. Pendant ce temps, nous réduirons les déficits et préparerons l’avenir.
Quel est le surplus de recettes de la croissance et à quoi allez-vous l’affecter ? Les recettes de TVA sont en hausse de 5,8% à périmètre constant, celles de l’IS de 12%. Celles de l’impôt sur le revenu (IRPP) augmentent de plus 0,1 % malgré la baisse du barème de 10%. Cela veut dire que nous avons absorbé la baisse du barème. A structure constante, les recettes d’IRPP ont augmenté de plus 10 %. Je vais déposer un projet de loi organique qui prévoira d’affecter les recettes de la croissance pour les deux tiers au désendettement et pour un tiers au financement des investissements publics.
Vous avez évoqué une prolongation de l’exonération de taxe professionnelle pour les nouveaux investissements. Renoncez-vous à la réforme de la TP ? Je n’y renonce pas mais je veux prendre le temps nécessaire pour proposer une réforme utile. Je préfère donc pérenniser l’exonération actuelle pour stabiliser la réforme dans l’intervalle. C’est une réforme utile et nécessaire, et je milite pour que demeure un lien économique entre l’entreprise et les collectivités locales. Mais c’est une réforme très compliquée. Je veux donc prendre toutes les précautions pour qu’elle n’ait pas d’effet pervers.
Où en sont les arbitrages sur la redevance TV ? Nous avons décidé d’adosser la redevance à la taxe d’habitation: cela permettra le transfert sur d’autres tâches d’un millier de fonctionnaires. La redevance est le prix d’accès à un service: elle doit donc être payée par foyer et non par résidence. Les résidences secondaires en seront donc exonérées. Les Rmistes aussi puisqu’ils sont déja exonérés de taxe d’habitation.
Vous venez de boucler la réforme EDF. Mais n’avez-vous pas fait trop de concessions, notamment sur les salaires ? C’est une réforme dont on parlait depuis des années sans jamais l’avoir commencée. EDF est désormais une société anonyme, le capital peut être ouvert et la commission sur les besoins de financement sera constituée dans quelques jours. Il n’y a eu ni blocage, ni black out et il n’y a pas eu d’humiliation des salariés ou des partenaires sociaux. On ne mesure pas assez l’impact pour l’image de la France d’une telle réforme sans violence ni drame. Tout s’est passé dans le dialogue sauf deux difficultés à Saint Lazare. Mais souvenez-vous de 1995 ! Au final la France a donné l’image d’un pays où la réforme est possible.
Oui, mais vous n’avez pas touché statut des salariés, notamment à leur retraite, et c’est le client qui va payer… Mais en 1995 à France Telecom, on n’a pas non plus touché aux retraites! Quant à dire que le client d’EDF va payer, ce n’est pas exact. Nous serons attentifs au rétablissement des comptes mais nous aurons aussi le souci du consommateur. La hausse des tarifs ne dépassera pas 2,4% ou 2,5%. Et ce n’est pas anormal. Si les comptes d’EDF sont dégradés et si les tarifs ont été maintenus à un niveau artificiellement bas, c’est parce que les équipes dirigeantes n’avaient pas la liberté de diriger comme elles auraient dû. Je vous annonce par ailleurs qu’avec Patrick Devedjian, le ministre de l’Industrie, nous allons maintenant entamer la modernisation de la Poste. Il faut lui donner les même chances qu’à son homologue allemande qui a formidablement réussi.